Après le massacre de Beslan
La difficile discipline du pardon
Giorgio Vittadini
C'est le premier massacre des innocents, arrivé il y a deux mille ans, qui nous vient à l'esprit. Aujourd'hui nous devrions être tous unis contre un crime féroce qui rappelle les pages les plus diaboliques de l'histoire de l'humanité. Et pourtant, jamais nous n'avons été aussi divisés, incapables de cette unité qui est la condition de toute reconstruction après la barbarie. Chacun, après un moment, s'attarde en considérations importantes, mais nullement décisives.
Cependant, si seulement un seul parmi les centaines des morts innocents de ces derniers jours (un des enfants de Beslan, un passager du Tupolev, ou du car en Israël) pouvait parler à celui qui l'a tué, et à nous aussi, il nous révèlerait ce qui manque dans toutes nos considérations : " Pourquoi moi ? Qu'ai-je fait pour que tu m'aies supprimé, en ajoutant injustice sur injustice ? ".
Les soi-disant conquêtes démocratiques, même les liberté, égalité, fraternité ne se justifient de façon ultime que par un seul fait : la vie d'un homme ne peut en aucune façon, ni pour aucune raison, être mesurée ni quantifiée. Le terrorisme constitue l'extrême conséquence de l'homme considéré comme juge ultime de toutes les choses, qui se permet de peser, de comptabiliser la vie des humbles, des misérables, des hommes sans visage.
Aucun palestinien sans terre, aucune femme tchétchène, aucun irakien envahi ne peut se permettre, à cause de l'injustice subie, de disposer de la vie d'un autre. Aucune cause ne peut relativiser la vie d'un homme.
Là réside la raison forte qui peut briser la spirale de la violence. Pourtant, malheureusement, même si dans des proportions différentes, elle manque un peu à tout le monde. C'est ainsi que la première et la deuxième guerre du Golfe se déchaînent, en provoquant destruction et mort d'innocents, malgré la condamnation de l'Eglise et du Pape. Ainsi on choisit le chemin d'une répression aveugle, tout en sachant que de nombreuses personnes touchées ne seront pas les coupables et que cela déclenchera une réaction encore plus violente.
Ou encore, dans le même style mais en sens opposé, on décide de laisser seuls le Premier ministre irakien et les soldats qui en Irak essayent d'empêcher la naissance d'un nouvel Etat partisan du terrorisme, qui pourrait être à l'origine d'autres innombrables massacres dans le monde. On soutient aussi, et dans certains cas il s'agit même de catholiques, que les morts du terrorisme servent à payer les morts de l'impérialisme, et donc il n'y aurait pas lieu de s'en émouvoir outre mesure. Au point que, comme l'indique le quotidien français Le Figaro, le ministre des Affaires étrangères français n'hésite pas à rencontrer et à demander l'indulgence des terroristes du Hamas, le même jour où ceux-ci revendiquent un attentat où seize travailleurs ont perdu la vie.
L'homme comme mesure de toutes les choses est la racine d'une idéologie qui conduit aussi un Etat de droits comme les Pays Bas à introduire l'euthanasie pour les enfants malades…
Mais alors, quel chemin est encore possible ? Dans Les fiancés , lorsque Renzo rencontre Frère Christophe dans le lazaret et exprime des propos de vengeance contre Don Rodrigue, le Frère Christophe, indigné, le poussera au pardon avant même qu'il ne sache que Lucie était sauve et que Don Rodrigue avait la peste. C'est le même pardon que celui de la veuve du commandant Coletta , c'est aussi le pardon d'un chrétien qui, il y a des siècles, avait commencé un nouveau peuple avec les Angles, les Saxons, les Hongrois, ceux-là mêmes qui avaient massacré son père ; c'est aussi le pardon du barbare qui a abandonné le précepte de 'dix vies pour une vie', frappé par l'humanité de gens comme Cyrille, Méthode et Boniface.
La civilisation occidentale naît du dépassement du précepte " œil pour œil ", elle naît d'un pardon qui n'est pas faiblesse, mais participation à l'expérience d'un Dieu qui a pardonné ceux qui l'ont accusé et tué de façon injuste, et qui a vaincu le mal. Un pardon qui devient positivité, reconstruction, civilisation, paix, travail, science, progrès, démocratie, tolérance, possibilité d'affirmer toujours sa grandeur face aux circonstances qui devraient nous opprimer. Mais malheureusement les 'rencontres' entre religions ne suffisent pas si elles restent abstraites.
La femme tchétchène et l'homme palestinien en lutte, auxquels aucune revendication accordée ne pourra rendre le conjoint ou l'ami tué, doivent rencontrer des hommes différents, qui ont fait les premiers l'expérience du pardon et peuvent donc témoigner d'une façon plus humaine d'être en relation avec les femmes, de vivre le travail, de traiter les choses.
Ils doivent rencontrer des chrétiens qui arrêtent d'imiter les idéologies et qui vivent authentiquement leurs communautés porteuses de paix ; des laïcs qui reconnaissent et défendent l'inviolabilité de l'individu ; des musulmans mus profondément par leur sens religieux au point d'affirmer le caractère sacré de la vie, comme les signataires de l'appel des musulmans italiens modérés commenté par le Ministre Pisanu et par Magdi Allam ; des hommes (et femmes) d'Etat passionnés des peuples, comme les pères de l'Europe.
Donc, alors que nous devons nous défendre du terrorisme, même à travers des opérations de maintien de la paix qui empêchent la naissance de nouveaux Etats philo-terroristes, chacun de nous ne peut se soustraire aux appels affligés des prophètes de notre temps tels que le Saint Père, Mère Teresa, Monseigneur Giussani…
Une éducation au respect de la vie, au pardon, à l'amitié avec le prochain et entre les peuples est l'instrument le plus efficace contre le terrorisme. C'est le début du monde nouveau.